LE MENTALISME POSSEDE T'IL DES POUVOIRS ?

 

(Une étude de Carlos Vaquéra). Source : Extrait du magazine Grimoiremagique.com N°1

Je m'intéresse depuis plusieurs années, à cette partie de l'illusionnisme qui se rapproche de la magie au point de donner l'illusion aux spectateurs qu'il n'y a pas de « trucs » - mots que je n'aime guère utiliser mais que tout le monde comprend.

Certains appellent cette branche de l'illusionnisme "la Magie Mentale", une magie qui prétend dupliquer des effets extrasensoriels, d'autres "le Mentalisme" une magie qui cherche à créer une atmosphère dramatique et à faire croire aux pouvoirs de l'artiste. Qu'importe la définition que vous lui donnerez puisqu'au bout de la route ce sont les spectateurs eux même qui choisiront leur propre définition d'après leur conviction.

Pour ceux qui assistent en spectateurs à cette forme étrange de spectacle, il y a fort à parier qu'ils se trouvent déstabilisés par cette expérience qui les amène à douter de leur propre sens. La frontière entre l'illusion et la magie étant bel et bien là, et la manipulation digitale étant exclue de leurs formes de pensée, il ne leur reste plus beaucoup de chemins pour trouver une explication rationnelle à ce qu'ils viennent de voir.

Comme disait mon maître Arturo de Ascanio: l'atmosphère magique est présente quand, en une séance de jeux et d'effets, tout se passe comme si la magie authentique (la possibilité de faire des miracles) existait réellement.

L'atmosphère magique est le summum de la perfection que tout magicien espère acquérir!

Le mentalisme pour certains ou "la magie mentale" pour d'autres, nous offre donc un chemin qui permet de nous rapprocher considérablement de cette perfection illusoire que sont les jeux et les pouvoirs de l'esprit.

Ma vie artistique, dans ce domaine particulier de notre art, est dans sa période d'adolescence mais elle possède, me semble-t-il, assez de maturité pour tenter de partager avec vous quelques-unes de mes impressions sur elle. Et, peut-être, qu'à la lecture de cet article vous trouverez des réponses à certaines questions que vous vous posiez, à savoir, si le mentaliste doit prétendre posséder, ou non, des pouvoirs ?

Dans l'introduction de « Mental Club Act » n°2 provenant du "Jinx", Annemann nous conseille de faire une petite introduction avant d'entamer le premier effet de mentalisme. Il propose d'annoncer au public,que les expériences qui vont suivre, sont basées sur des tentatives psychiques et des lectures de pensées, et que, dans cette direction, l'esprit de nos spectateurs acceptera plus volontiers ce genre de spectacle.

Il nous conseille de ne pas inclure de gag et aussi, de ne pas être trop sérieux ou trop comique. Il ajoute enfin que si l'on dit posséder le pouvoir de lire dans la pensée, le public le croira à condition de le prouver. Plus loin dans ce même livre, il nous conseille de jouer le rôle d'une personne normale avec des facultés anormales; les gens préférant ce style de personnage à quelqu'un qui serait en dehors de la normalité.

Quelques pages plus loin, il nous donne le texte de l'une de ses présentations. En voici un court extrait :

- « ... Je suis ici en tant qu'artiste jouant le rôle d'un homme pouvant lire dans la pensée. Vous êtes les seuls à pouvoir juger les sources de mon pouvoir ...».

En fait, Annemann donne la possibilité aux spectateurs de se faire une opinion sur les expériences qu'ils vont partager sans rien leur imposer. C'est à eux de trouver leurs propres explications aux jeux de l'esprit qu'il leur propose. Dans le magnifique livre de Corinda «13 Steps to Mentalism », nous trouvons au «step 7 », une interview réalisée en présence du mentaliste Anglais Fogel (1). Celui-ci nous dit qu'un mentaliste doit, avant toute chose, être un « amuseur » (entertainer en anglais). Il nous conseille de ne pas mélanger la magie (comprendre l'illusionnisme) avec le mentalisme. La magie, même si elle est présentée sous forme de miracles apparents, est considérée par le public comme du truquage, donc, si l'un et l'autre se mélangent, les gens diront de votre effet mental que c'est juste un autre truc (2).

Il nous conseille de ne pas trop prétendre posséder de véritables pouvoirs mais de laisser les spectateurs juger par eux-mêmes.

Dans le « step 13 », Corinda nous donne son opinion sur le sujet. Il suggère de dire que tout ce qu'il fait est normal et pourrait être fait par n'importe qui. Il nous dit qu'il a expérimenté différentes approches de présentation et qu'il arrive à la conclusion que la présentation de trucs psychologiques est la meilleur des réponses à donner à un public.

Chaque fois que cela est possible, il fait une courte introduction en disant aux spectateurs qu'il va leur montrer quelques expériences intéressantes qui peuvent être atteintes en entraînant l'esprit humain, pour expliquer ensuite que tout le monde peut réaliser ce genre de choses et que c'est simplement une question d'étude et de pratique. Il flatte la capacité incroyable du cerveau humain sans se flatter lui-même. Puis, il explique que les gens pourraient facilement penser qu'il y a quelque chose de psychique dans ses expériences mais que ce n'est pas là où se trouve la vraie explication. Il conclut en disant que cela demande beaucoup d'entraînement, de travail et une grande compréhension de la psychologie humaine mais qu'au bout du compte tout le monde peut le faire en entraînant son esprit.

Corinda ne laisse donc aucun doute sur la source de ses expériences. Dès le départ tout est clair dans l'esprit de ses spectateurs.

L'incroyable mentaliste anglais Chan Canasta (3) avait la même philosophie de travail. Il n'entretenait pas réellement de grands mystères autour de ses techniques. A vrai dire, il n'avait aucun souci à parler aux journalistes de son habilité à forcer des cartes ou à anticiper le choix d'un spectateur ou encore à prédire la décision d'un autre. Il niait posséder des pouvoirs surnaturels mais disait posséder une mémoire extraordinaire que n'importe qui avec de la pratique pouvait acquérir. Il ajoutait que ce qui lui permettait d'accomplir tous ses « miracles » était : « Une mémoire fabuleuse, un intense pouvoir d'observation, de l'adresse pour forcer des cartes et une brillante et intuitive connaissance du comportement humain». Lui aussi estimait qu'il n'était pas nécessaire de prétendre quoi que ce soit pour créer une forte impression sur son public.

Eugène Burger, dans son livre « Strange Cérémonies » (voir bibliographie), nous parle de la manière dont Tony Andruzzi (4) et Philip Willmarth (qui pratiquent la Bizarre Magick) présentent leurs effets.

Il nous donne leur définition respective de leurs magies. Pour le premier, c'est de la magie faite par magie et pour le second c'est « Faites-le vraiment!». Il nous parle aussi de Charles Cameron qui dit : L'argument habituel est que le spectateur devrait croire dans les pouvoirs du magicien pendant son spectacle mais retrouver la réalité à la conclusion de celui-ci (comme dans les films). C'est du non-sens. Ou vous êtes un magicien avec des pouvoirs magiques ou vous n'en êtes pas un. C'est aussi basique que cela!. On voit qu'ici nous sommes dans la direction opposée à celle que nous avons découvert précédemment.

Rezvani (5) nous dit que le vrai secret du succès réside dans la personnalité même de l'opérateur. N'oubliez pas qu'un mentaliste ne doit jamais sembler être un prestidigitateur. Les deux genres s'opposent l'un à l'autre. C'est là, si la nécessité vous impose de tenir un jeu de cartes en mains, qu'il faut fuir et oublier toutes les fioritures, toute adresse pure, tout effet pour les yeux. Le mentaliste ne s'adresse qu'à l'esprit de son auditoire; sa réputation, ses qualités personnelles, son car a c t è r e d o i v e n t conquérir la confiance, lever les suspicions et créer l'ambiance indispensable.

Tony Shiels (6) est quant à lui plus fourbe. Lorsqu'il entame son travail, il ne fait pas de grandes introductions, il dit à son public qu'il va faire des expériences de transmission de pensées et utilise une phrase de Dave Hoy (7)" Je suis un imposteur "( un truqueur, a fake en anglais). Il la dit de manière humoristique et ce pour plusieurs raisons : pour ceux qui ne croient pas en ses expériences extrasensorielles, ils se retrouvent désarmés face à cette réplique à laquelle ils ne s'attendaient pas et pour ceux qui y croient, ils la prennent comme une blague à ne pas prendre au sérieux. Bref, il utilise cette phrase très intelligemment comme une arme à double tranchant.

Par ces quelques exemples, vous vous apercevez clairement qu'il n'y a pas qu'un seul chemin à prendre vers la voie du mentaliste. Chacun étant libre de choisir ce qui convient le mieux à sa personnalité. Personnellement, je pense que votre choix dépendra de l'effet psychologique que vous avez envie de créer dans l'esprit de vos spectateurs. Mais, contrairement à Tony Andruzzi, Philip Willmarth ou Charles Cameron (que je respecte totalement pour leurs personnalités et leurs écrits), j'estime qu'à la fin de nos expériences mentales, lorsque le rideau s'est abaissé, on se doit, soit de laisser planer un doute sur nos prétendus pouvoirs, soit de dire la vérité à notre public. Je pense que l'on peut transformer des vérités, faire découvrir d'autres réalités mais que l'on ne peut pas tromper indéfiniment un public. Ce n'est pas parce que l'on se retrouve au cinéma ou au théâtre, que l'on ne peut pas pleurer la mort d'un personnage même si l'on sait pertinemment bien que l'acteur est sain et sauf. Lorsque le spectacle est terminé, le public a le droit de savoir que vous êtes un artiste et non pas un être au pouvoir obscur. Je pense que l'artiste possède plus de valeur humaine que son antagoniste le (faux)voyant. C'est mon opinion et je vous la transmet. Vous en faites ce que bon vous semble!

Pour vous donner une idée plus précise de la manière dont mon spectacle de mentalisme prend fin, voici le texte que j'offre à mon public à la fin de celui-ci : "Je ne suis pas un voyant, je n'ai pas le pouvoir de lire dans l'esprit des gens. J'utilise simplement mes cinq sens mais, grâce à mes connaissances, je vous donne l'illusion d'en avoir un sixième. Le langage corporel, la psychologie et bien entendu un peu de "hocus-pocus" me permettent de réaliser toutes ces expériences.

Finalement, le plus important n'est pas de croire ou non à la magie mais de se dire que durant le temps de ce spectacle, tous vos soucis de la vie quotidienne ont pu disparaître. Et ça, c'est peut-être la véritable magie ?"

Si votre envie est de leur faire passer tout simplement un bon moment, il est évident que vous ne prétendrez aucunement posséder des pouvoirs. Par contre, si votre objectif est de créer une atmosphère pesante (qui peut aussi s'avérer très divertissante) permettant à vos spectateurs de vivre une expérience qui sort de l'ordinaire, il vous faudra laisser planer un doute sur l'authenticité de vos expériences.

A ce moment là, c'est à vos spectateurs de se faire une opinion sur vos capacités psychiques. L'une ou l'autre voie me paraît intéressante mais de là à prétendre posséder de véritables pouvoirs, je reste persuadé que ce n'est pas la bonne voie à suivre!

Vous avez déjà certainement compris que je partage la manière de faire d'un Annemann, d'un Corinda ou d'un Chan Canasta sans toutefois rejeter celle d'un Tony Shiels - et, laissez-moi vous offrir, cette belle conclusion qui termine le spectacle d'Hiawatha (8) et qui dit :

- « Si mes histoires ont été vraies, utilisez-les pour votre divertissement. Mais si mes histoires ont été fausses, utilisez-les pour votre sagesse. Je vous ai touché d'une certaine manière, qui est la vrai magie - et nous devons... garder la magie...vivante! »

Permettez-moi de terminer cette première collaboration par une petite histoire Zen qui résume parfaitement ces quelques réflexions :

-Un moine Zen accompagné de ses trois disciples fait visiter à ceux-ci son jardin. Un des disciples aperçoit, sur une des laitues de son maître, une limace et l'écrase de son pied. Le deuxième disciple regarde son maître et lui dit : - « Maître ce qu'il vient de faire est mal. Il faut respecter la vie, n'est-ce pas ? ».

Le maître le regarde droit dans les yeux et lui dit : - « Tu as raison ! ».

Le premier répond alors à son maître : - « Maître cette laitue est votre source d'énergie. C'est elle qui vous nourrit, qui vous donne de la force. J'ai bien fait de tuer cette limace! ».

Le maître le regarde droit dans les yeux et lui dit : -« Tu as raison! ».

Sur ces paroles le troisième dit à son maître : -« Maître, si l'un a raison, l'autre ne peut pas avoir raison, n'est-ce pas ? ».

Et le maître le regarde droit dans les yeux et lui dit : - « Tu as raison! ».

Il n'y a pas qu'une vérité, elles sont aussi nombreuses que les lignes de vos mains. A très bientôt!

Carlos Vaquera

Bibliographie :

* « Mental Club Act » de Annemann, Jinx programme n°2, a « Magic Wand » publication , 1956.

* « 13 Steps to Mentalism » de Corinda, Copyright 1964 T. Corinda.

* « Strange Cérémonies » de Eugène Burger, Kaufman and Greenberg, 1991.

* « Chan Canasta - A Remarkable Man » by David Britland - Martin Breese, 2000.

* « Chan Canasta - A Remarkable Man » Volume Two by David Britland Martin Breese, 2001.

* «La Magie du Sorcier» de Maurice Sardina, Paris 1946.

* « Rezvanimagie » de Maurice Sardina, Paris 1949.

* « Les Secrets du Sorcier » de Medjid-Khan Rezvani et Jean Metayer, Paris 1954.

* « The Complete Invocation », Kaufman and Company, 1986.

Notes :

(1) Maurice J. Fogel (7 juillet 1911 - 30 octobre 1981). Il devint mentaliste professionnel en 1939.

(2) Je pense, en effet, que l'illusionnisme et le mentalisme ne doivent pas se mélanger mais peuvent se suivre dans une même séance. Tout dépendra de la manière dont on introduira nos expériences de mentalisme.

Personnellement, j'annonce ces expériences comme un jeu entre l'esprit de mes spectateurs et le mien. Et que, même si la manipulation digitale n'intervient plus, il existe un autre moyen de communication plus puissant et plus fort : la communication psychologique.

Ils seront mes transmetteurs, je serai leur récepteur. Tout cela dans un seul et unique but : le divertissement.

(3) Chan Canasta de son vrai nom Chananel Mifelew est né à Cracovie en Pologne en 1920. Il eut son heure de gloire dans les années 50 et 60 en Angleterre, puis disparut des médias pour réapparaître au début des années 70. Il se disait n'être ni magicien, ni mentaliste. Il s'était spécialisé dans l'art de persuader le public à faire des choses impossibles, spécialement choisir des cartes ou des mots dans un livre. A la fin de sa carrière, la peinture prit une place prédominante dans sa vie. De ses propres mots, il ne montrait jamais ses peintures sauf à ceux qui voulaient les acheter.

(4) Tony Andruzzi, de son vrai nom Antonio C; Andruzzi a d'abord gagné sa vie comme magicien comique sous le nom de Tom Palmer pour ensuite se diriger vers la "Magie Bizarre" en 1970. Il a édité plusieurs magazine sur ce sujet et écrit plusieurs livres. Il a mise en scène sa propre mort d'une manière quelque peu "diabolique".

(5) Rezvani est né en Iran à Isfahan le 16 septembre 1900. Il déménagera par la suite à Paris pour mourir en 1962. Il a publié en tout et pour tout 4 livres : - «La Magie du Sorcier », « Rezvanimagie », les « Coussinets de la princesse » et « Les Secrets du Sorcier ». C'était un artiste aux multiples facettes qui aimait créer sa propre légende et qui pratiquait le mentalisme avec beaucoup de talent.

(6) Tony Shiels est anglais et est un fervent pratiquant de la "Magie Bizarre". Il a écrit plusieurs livres sur ce sujet.

(7) Dave Hoy s'est spécialisé dans la magie mentale sous le nom du Dr. Faust. Petit à petit il a abandonné la magie mentale pour se diriger vers le mentalisme.

(8) Hiawatha Johnson Jr. est un grand conteur qui combine à la fois la magie, la musique et la bonne humeur.